Ou la course ou la vie

 

Ou la course ou la vie. Un fil tiré de Shame. Un film de … avec…

 

Je choisis d’extraire une scène de ce film de l’oubli où le temps l’a laissé choir. Par la grâce d’un mot, les images rafraichissent en ma mémoire. Un mot l’ordonne, une trajectoire, la «course » d’un homme que le quai d’un métro. La construction rigoureuse du scénario où le réel insiste m’autorise un tel geste sans le risque de m’égarer, pour vous en donner une lecture, à la façon dont le caractère japonais s’ordonne à partir de sa clef, en donnant l’interprétation.

Brandon est un sujet moderne, solitaire, tout occupé à la poursuite de son plaisir et à la production des biens. Activités qu’il mène de front dans son travail de publicitaire où ses talents professionnels et sexuels sont également appréciés. Il répond à ce qu’on attend de lui, avec son corps et avec ses idées. Sans faille, dans sa capacité à réussir, là où les autres rencontrent les embarras du sexe, les difficultés et les échecs ; il fait rêver. Il répond, sauf à sa sœur et à ses appels téléphoniques. Sonnerie qui au début du film se signale par son insistance à laquelle il ne prête aucune attention. Elle insiste néanmoins, incapable de le réveiller et de le dérouter. Il mène une vie idéale, une vie sans amour. Une vie de rêve à la condition que ce soit sans amour. Une vie ou rien ne semble impossible car sans le poids du réel. Ce trop de réel qui nous réveille dans le cauchemar.

Une vie qui tourne autour du « lit », un lit de jouissance, où l’œil de la caméra montre le sujet tel un roi sans conscience rendant la justice terrestre selon ses besoins.

Mais voilà, jeune naufragée, Sissi fait irruption chez lui et s’installe. Dans ce voisinage, l’insupportable de sa jouissance se révèle. Au regard de cette sœur, il se voit. Il vacille et meurt littéralement de honte, mis à genoux par la rencontre avec ce que la répétition qui fait sa vie ratait jour après jour et nuit après nuit. Là où sa sœur laissée tombée, fait le choix du passage à l’acte suicidaire, Il rencontre ce sentiment qui l’accable et fait ployer son être. La honte éclot dans une vie vouée à l’accomplissement d’une jouissance qui l’aliène et lui impose des choix qu’il ne peut assumer. La honte est un virage vers la loi du sujet, elle jette une lumière crue sur la dimension de ratage de la répétition qui jusque là se présentait comme une réussite, une réussite sociale. Il rencontre l’impuissance.

Destins croisés de l’avoir et de l’être. La honte en célèbre les retrouvailles au moment où sa sœur fait le choix de la mort une nouvelle fois. « Nous ne sommes pas mauvais, c’est là d’où on vient qui est mauvais » écrit-elle. Ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, cette origine du mal, elle l’inscrit sur ses bras en s’ouvrant les veines. La répétition des traits se déposant sur sa peau en autant de marques commémore le ratage de ce qui ne peut pas s’écrire et donner une assise à son être.

Haine de soi, haine de l’être, être pour la mort. Ce message qu’elle adresse à son frère avant de s’ouvrir les veines commence à s’écrire pour lui avant même qu’il ne le tienne dans sa main, lui son destinataire. En sortant du métro, il voit l’accès du quai condamné par la police, là où précisément sa sœur s’était tenu trop près du bord, si près… qu’il avait pris peur et s’était agacé. Signe avant coureur du suicide, instant de voir qui précipite le coureur dans sa hâte et accélère la venue du temps pour comprendre, le temps d’un appel à sa sœur qui ne répond pas comme il ne répondait pas à ses appels qui mouraient sur le répondeur. Alors corps inentamable, déambulant, offert au regard dans sa glorieuse nudité sans aucun soucis du monde puis rencontre à son tour de la voix et du vide. Huit intérieur sur les boucles duquel circule le sujet. Moment de conclure qui le laisse démuni avec dans ses bras un corps dont s’écoule la vie par des entailles qu’il s’échine à boucher pour arrêter l’écoulement du temps. A son chevet à l’hôpital, penché sur elle tel un pénitent, repoussant les draps, il découvre ses bras et l’on voit la série des traces anciennes, cicatrisées, traces de jouissance que l’on peut dénombrer et qu’il caresse. Qu’aime t-il dans ses caresses ? … Répétition de la marque. Cardinal élevé au Un du signifiant. Un après Un . Que caresse t-il ? Qu’elle sens ses marques ont-elles pour lui ? Elles commémorent le laissé tombé par l’Autre qui précipite dans la mort, sans désir et sans amour, mais sont aussi à cette instant la rencontre de l’Un de la jouissance indicible qui se chiffre par le nombre et de l’Autre du signifiant et font naître une interrogation. Un appel au savoir pour nous là où le non sens de la mort échoue à mettre fin à la série.

Sur le quai, il s’élance vers sa sœur en train d’en finir avec la vie… Elle qui tente à nouveau de faire cette traversé jusqu’à l’Autre rive. Lui se retrouve à nouveau à la fin dans un wagon face à un choix.

Erwan Le Breton.

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