Comment gérer la souffrance en compétition ?

Le 22 février, j’ai reçu la question suivante de Sébastien: Faut-il se « faire un peu mal » pour aller chercher un objectif, bien entendu seulement en ayant suivi un entraînement adapté? Je m’explique.

J’ai couru une fois un marathon, celui de Palma de Majorque fin 2013, en 2h59′ alors que les conditions climatiques (très chaud) et le parcours n’étaient finalement pas très favorables. Je rentre en avril pour courir le marathon de Paris et j’aimerais bien rester sous les 3h et si possible même, me donner encore une petite marge de progression. Je m’entraîne régulièrement en suivant le plus près possible mon plan d’entraînement marathon et en évitant toute fatigue (pas de compétition, de longues nuits réparatrices, une forte attention à ce que je mange, etc.). Bref, tout va bien, je me sens en pleine forme. Mais, je me souviens qu’à Palma, tout allait aussi très bien, j’étais en pleine forme sauf que j’ai le souvenir d’avoir dû batailler pendant la course contre, je ne sais pas comment dire, les informations que mes neurones transmettaient à mon corps, pour leurs faire comprendre que oui, le corps souffrait un peu, mais que c’était normal et que le cerveau ne devait pas s’en affoler et dire au corps de ralentir, qu’au contraire il devait maintenir le rythme. Bref, le cerveau devait transmettre au corps l’information de « se faire un peu mal », mais que c’était un « se faire mal » sous contrôle puisqu’il avait été entraîné pour cela, sauf qu’aujourd’hui, il fallait que ça dure 3h en une seule fois et pas sur deux jours comme pendant la phase d’entraînement. Ou bien, ces signaux du cerveau et du corps « qu’ils ont mal », faut-il au contraire les prendre très au sérieux, parce qu’ils indiquent que la préparation n’est pas suffisante ?

Il n’est pas facile de répondre à cette contribution car elle touche des questions différentes qu’il convient, pour plus de clarté, de traiter séparément.

1) Sommes nous égaux devant la douleur?

Absolument pas !
En outre, des progrès importants ont été effectués dans les 25 dernières années, sur le plan neurophysiologique permettant :

– De mieux comprendre les notions de « douleur chronique » s’opposant à la « douleur aiguë symptomatique », signe d’alarme utile dans l’athlétisme.

– D’en finir avec la dichotomie entre « douleur organique » et « douleur psychiatrique », sachant que toute douleur rebelle persistante entraîne des réactions psychologiques.

Conclusion:
Lors d’une fin de compétition difficile, on peut déduire que dans des circonstances équivalentes, la perception de la douleur doit être différente selon les athlètes.

2) Faut-il souffrir pour être bon en athlétisme?

Christophe Franck, dans une contribution « Souffrir pour être performant en sport » présentée dans E-Sporting coach sur Internet, débute son propos de la manière suivante.
L’adage «il faut souffrir pour être beau» peut-il être adapté à la performance sportive en «il faut souffrir pour être bon» ?
De sa longue contribution, je retiens un chapitre intéressant:
../… En quoi consiste cette souffrance nécessaire ? Pousser le corps dans ses retranchements, créer des efforts d’intensité élevée ou/et de temps prolongés, va engendrer des perturbations biologiques. L’épuisement des réserves énergétiques, l’accumulation de déchets toxiques et le bris de fibres musculaires sont douloureux mais indispensables pour déstabiliser l’organisme. Celui-ci n’entend pas pour autant se laisser flageller sans combattre. Des précautions biologiques, excessives et très éloignées du seuil « limite » sont mises en place, telles des barrières douillettes. Le rôle des charges d’entrainement répétées consiste à supprimer cette protection biologique faussée. Poursuivre un effort, alors que l’on se sent « au bout du rouleau », est possible grâce aux encouragements de l’entraineur, des partenaires ou des spectateurs. C’est la preuve que les limites du corps ne sont pas atteintes. L’entrainement quotidien, l’hygiène de vie et la qualité du staff technique permettent de repousser les frontières de la douleur. Il faut avoir à l’esprit que c’est ce travail qui paye, car la force mentale, atout certes indispensable à la performance, n’est pas suffisante. Quand il n’y a plus de jus dans la machine, qu’on le veuille ou non, on n’avance plus…/…

Conclusion:
Il y a une évidente relation entre l’obligation de souffrir à l’entrainement et la performance espérée en compétition. Cependant tout est question de mesure. La difficulté à « tenir » lors d’une fin de série sur piste ou lors d’un passage à vide au 36ème km d’un marathon s’apparente à une souffrance « gérable » qui n’a pas de commune mesure avec des douleurs imposées par des circonstance dramatiques.

3) Que peut apporter l’entraînement?

S’engager sur une compétition en aveugle, c’est à dire sans préparation, sans entraînement, rajoute un facteur d’inquiétude supplémentaire à la douleur, celui de l’incertitude de son devenir.

Lors des entrainements successifs, l’athlète tient compte des retours d’informations sensorielles. Il peut, il doit en tenir compte pour graduer intelligemment la montée en puissance de ses séances en qualité et en volume. L’entrainement est là pour apprendre à gérer les paliers de souffrance et repousser ainsi ses limites.

4) Y a-t-il une frontière entre une bonne et une mauvaise souffrance?

Sébastien écrit : « Bref, le cerveau devait transmettre au corps l’information de « se faire un peu mal », mais que c’était un « se faire mal » sous contrôle puisqu’il avait été entraîné pour cela ». Je ne crois pas qu’il existe une frontière clairement définie entre « se faire un peu mal » et « se faire très mal ». L’essentiel des types de douleur peut se maîtriser grâce à l’entraînement et à l’expérience. Si la douleur devient insurmontable, chacun a la liberté de dire « stop » et de s’arrêter.

La frontière du danger existe cependant à partir d’un moins 3 indicateurs (que m’a indiqué Jean-Marc Geidel) :
– douleurs au niveau du cœur.
– malaises.
– difficultés respiratoires.

Les douleurs engendrées dans les trois cas ne sont peut-être pas très intenses mais l’athlète doit absolument en tenir compte, s’arrêter et appeler les secours.

5) Conclusions générales:

Pour reprendre les questions de Sébastien,
– Faut-il prendre au sérieux les signaux de douleurs ?
Réponse: OUI, mais il faut apprendre à les interpréter pour différentier ceux qui sont alarmants.

– Est-il normal de ne pas s’affoler ?
Réponse: OUI

– Est-ce qu’ils indiquent que la préparation n’est pas suffisante ?
Réponse : Qu’on soit préparé ou non, la souffrance est là. Reste qu’une bonne préparation permet d’améliorer ses performances et d’acquérir de l’expérience afin de mieux gérer la douleur.

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